L'intuition au service de l'alimentation
Rédigé par: Simone Lemieux, Dt.P. et professeure à l’École de nutrition, membre du Centre NUTRISS, Université Laval.
Ce billet a été repris et mis à jour du Blogue Contact de l’Université Laval.

Les premiers balbutiements de l’alimentation intuitive
Il est difficile d’établir la paternité du concept de l’alimentation intuitive. Certains acteurs y ont contribué en faisant cavale contre les diètes amaigrissantes et en proposant comme solution de rechange de « refaire la paix avec son corps ». Je pense entre autres à la psychothérapeute Susie Orbach dont le bouquin Fat is a Feminist Issue, publié à la fin des années 1970, critiquait vivement les pressions exercées sur les femmes afin qu’elles adoptent le modèle minceur. L’auteure suggérait même que ces pressions visaient à garder les femmes trop occupées avec leur apparence pour qu’elles n’aient le temps de s’impliquer dans les « vraies affaires » de la société, ce qui donnait donc pleine marge de manœuvre aux hommes! D’autres bouquins portant également sur la tyrannie des diètes et l’obsession de la minceur ont suivi celui d’Orbach. La porte était donc ouverte pour une vision différente de la relation à entretenir avec le corps et les aliments.
Le terme « alimentation intuitive » a été proposé par 2 nutritionnistes, Evelyn Tribole et Elyse Resch, lors de la publication en 1995 du livre Intuitive Eating: A Revolutionary Program That Works. C’est dans cet ouvrage que les grands principes de l’alimentation intuitive ont été décrits pour la 1re fois. Ceux-ci pourraient se résumer en disant qu’il s’agit de manger davantage selon ses sens que selon sa tête, tout en se laissant guider par la « sagesse du
corps ». Ainsi, s’alimenter de façon intuitive amène à se tenir loin des diètes amaigrissantes. Cela implique également de manger lorsque l'on a faim et d'être à l'écoute de son corps pour reconnaître le moment où il est temps de s'arrêter. De plus, le mangeur intuitif ne dichotomise pas les aliments en « bons » et « mauvais »; il mange tous les aliments souhaités par ses papilles gustatives, donc pas d’interdits. Manger de façon intuitive, c’est aussi découvrir la satisfaction et le plaisir de manger.
On pourrait penser que ce livre, qui en est d’ailleurs à sa 3e édition, est simplement un bruit de plus dans la cacophonie alimentaire, une autre solution miracle. Contrairement à d’autres approches alimentaires qui sont proposées par l’entremise de best-sellers et dont la crédibilité souffre de l’absence de données empiriques, l’alimentation intuitive a réussi à intéresser plusieurs chercheurs.
Mais est-ce que ça marche?
La mise au point de l’Échelle d’alimentation intuitive, qui permet de déterminer le niveau d’intuitivité de l’alimentation (plus on obtient un score élevé, plus la personne a une alimentation intuitive), a fourni un outil de recherche précieux aux chercheurs intéressés par le sujet. Au fil des ans, cet outil a évolué et des améliorations ont été apportées, si bien que la version 3 de l’échelle est maintenant disponible. Plusieurs études ont ainsi pu mettre en lien l’alimentation intuitive avec différentes variables liées à la santé physique et psychologique.
En effet, de multiples études ont montré que les personnes qui mangent de manière plus intuitive ont habituellement un poids plus stable. D’autres études ont aussi montré qu’une plus grande intuitivité est liée à un plus faible indice de masse corporelle (IMC). L’alimentation intuitive a également été associée dans quelques études à une meilleure qualité de l’alimentation. Par ailleurs, les recherches ont souligné de façon assez systématique le lien positif entre l’alimentation intuitive et la santé psychologique.
Pour les personnes qui sont constamment à la diète ou qui disent « faire toujours attention », ces conclusions peuvent paraître surprenantes. Ces personnes nous disent qu’elles ont plutôt l’impression que si elles mangeaient vraiment ce qu’elles voulaient et qu’elles écoutaient vraiment leur corps, elles mangeraient beaucoup plus et prendraient inévitablement beaucoup de poids. Elles ont aussi l’impression qu’elles mangeraient plus d’aliments de mauvaise qualité nutritionnelle dont elles se privent tant. On peut imaginer que la proposition d’adopter une alimentation plus intuitive serait pour elles comme sauter dans le vide, puisque le contrôle externe et les interdits leur paraissent comme un filet de sécurité. Cependant, selon les tenants de l’alimentation intuitive, quand les aliments ne sont plus interdits, ils deviennent beaucoup moins attrayants!
(Re)devenir intuitif
Quand on mange davantage avec sa tête qu’avec ses sens depuis des années, une forme de reprogrammation s’avère nécessaire si on veut revenir à une alimentation plus intuitive et apprendre à faire confiance à ses besoins et à ses signaux corporels. Puisque le reset ne se fait pas aussi aisément qu’avec un ordinateur, l’accompagnement dans cette démarche peut être nécessaire. Au Québec, le groupe Équilibre fait la promotion d’une approche et offre des formations mettant l’accent sur la santé qui favorise le retour à une alimentation plus intuitive. Par ailleurs, de plus en plus de nutritionnistes en pratique privée utilisent également les principes de l’alimentation intuitive pour guider leurs interventions visant à améliorer la qualité de l’alimentation.
Et vous, êtes-vous tenté par l’alimentation intuitive?
- Orbach, S. (1978). Fat Is a Feminist Issue. Berkley Books.
- Tribole, E. et Resch, E. (2012). Intuitive Eating: A Revolutionary Program That Works (3e éd.). St. Martin's Griffin.
- Tylka T. (2006). Development and psychometric evaluation of a measure of intuitive eating. Journal of Counseling Psychology, 53(2), 226-240. https://doi.org/10.1037/0022-0167.53.2.226
- Van Dyke, N., & Drinkwater, E. J. (2014). Relationships between intuitive eating and health indicators: literature review. Public Health Nutrition, 17(8), 1757–1766. https://doi.org/10.1017/S1368980013002139


